Certains l'ont sans doute remarqué, Ubuntu-fr.org rencontre depuis quelques semaines des soucis de performances. Ces problèmes ont été expliqués par l'équipe d'administrateurs (voir ici(en) et ici(fr)) et on peut déjà constater que les choses s'améliorent. Il semble cependant que ce ne soit pas suffisant, ou pas suffisamment rapide pour certains, qui ont des exigences qui peuvent paraitre déplacées, alors que les acteurs du site font leurs meilleurs efforts pour rétablir une situation saine. Ces exigences sont elles légitimes ? Jusqu'où peut on avoir des exigences, et puis je exiger lorsque c'est libre ou gratuit ?
Libre ne veut pas dire gratuit. Il en va de ce principe pour tout ce qui est dit libre, qu'il s'agisse de logiciels ou d'autres créations telles que la musique ou les images. On peut également y ajouter les contributions de tout un chacun, les forums, les pages de documentations, les évènements qui ont trait aux mouvements libres.
Je ne reviendrai pas sur l'écart entre logiciel libre et logiciel gratuit. On peut trouver nombre d'explications, posts sur des blogs ou articles qui expliquent cela très bien. La gratuité est très liée à une certaine volonté de générosité de notre société moderne, mais parfois aussi à des exigences très politiques, par exemple le refus que des biens ou des services soient réservés à des gens qui peuvent se les offrir, tels que les livres, les médicaments, les logiciels.
La gratuité, c'est très compliqué, car il faut bien que quelqu'un paie. Pour penser la gratuité, il faut penser, le don, le bienfait, l'échange. Le bienfait, c'est le don gratuit. La bonne question est : Est ce qu'il y a un don gratuit, c'est à dire, lorsque je te donne quelque chose, est ce que je ne reçois rien en retour ? Si je donne de l'argent, et que je ne reçois rien de matériel en retour, le don parait gratuit. Mais celui qui a donné parait généreux, il parait plus riche, il est parfois écrasant de grandeur. Il se grandit.
Celui qui reçoit bénéficie d'un cadeau, qu'on peut qualifier d'empoisonné, car il reçoit de celui qui donne et devient donc son obligé. Il est diminué. Il y a dans le don celui qui est grandi et celui qui est diminué. La gratuité n'existe donc pas, il n'y a pas de don gratuit. Prenons un exemple. Si j'ai du pain et que vous avez un euro et si vous avez faim, vous allez acheter mon pain avec votre euro. Dnas le premier cas, j'ai du pain et vous un euro, dans le deuxième, j'ai un euro et vous du pain. Cet échange là est de l'équilibre. Il n'y a pas de gratuité du tout dans cet échange, qui n'est que de l'équilibre. Mais si vous avez de la science, ou du savoir, ou de l'information, vous allez me l'enseigner. Et si vous me l'enseignez, alors je la reçois, mais vous la gardez. Dans le cas du pain et de l'euro, nous avons ou pas l'euro ou le pain, mais pas chacun les 2 en même temps. Dans le cas du savoir enseigné ou partagé, nous devenons tous les 2 riches du même savoir.
Les phénomènes de téléchargements illégaux sont très symptomatiques : Ils ont été initialement organisés pour contourner les règles, puis sont presque devenus une règle alors que le discours actuel tend à expliquer qu'il est juste de pouvoir télécharger gratuitement de la musique ou des films, sans contrepartie, soit disant parce que l'accès légal à cette même musique est compliqué, ou trop cher. Il y a peut-être ici une exigence de transformation, qui entre alors dans la catégorie militante. Je ne parle évidemment pas des échanges commerciaux, qu'ils soient légaux (les ventes du bruit martellé par les radios sont elles légitimes ? ) ou illégaux. La musique libre, telle qu'on peut la trouver sur des plateformes comme Jamendo, répond à une exigence différente : L'auteur diffuse sa création sans exigence de retour, l'auditeur reçoit cette création sans exigence de don en retour. Sans exigence ne veut pour autant pas dire qu'il est interdit de donner : L'auditeur peut, s'il le souhaite, faire bénéficier l'auteur de sa générosité, lorsqu'il estime que la création de l'auteur a de la valeur pour lui. L'auteur n'a pas perdu sa création qui lui appartient toujours; d'un point de vue juridique, le droit d'auteur est inaliénable. Il en va de même pour les logiciels libres, quel que soit le niveau de contribution de chacun. L'auteur choisit de diffuser librement sa création, sans pour autant être démi de ses droits d'auteur. L'utilisateur choisit librement de l'utiliser, sans pour autant être démi de son droit d'utiliser autre chose, ni de pouvoir faire bénéficier l'auteur de sa générosité, en soutenant cet auteur financièrement, ou en contribuant à la diffusion de la création originale de l'auteur, par de la documentation, des tests, de la traduction, ou simplement de la copie. L'enrichissement est mutuel, sans exigence ni immédiateté.
Il ne peut donc pas y avoir d'exigence gratuite en matière de logiciels libres, ou de contributions. Soit on cherche quelque chose de gratuit, d'immédiat, sans contrepartie, ce qui semble incohérent : On ne peut exiger sans contrepartie quelque chose d'immédiat, ce qui revient à exiger de manière immédiate un don. Si l'on exige quelque chose d'immédiat, il est nécessaire de s'assurer de sa propre contribution, menant à l'enrichissement mutuel. Cette exigence d'immédiateté ou de disponibilité ne conditionne alors plus la contrepartie.
A offrir on se grandit, à partager on s'enrichit
Si vous êtes administrateurs, modérateurs, trésorier d'association ou tout autre acteur d'un mouvement libre, vous ne pouvez exiger des contributeurs une contrepartie à leur propre exigence. Vous ne pouvez pas non plus donner sans exigence de retour, sauf à chercher la grandeur. Si vous êtes contributeurs, vous ne pouvez exiger des administrateurs ou autres présidents d'association une disponibilité ou une réponse immédiate à vos propres demandes. Il est alors essentiel qu'il y ait partage, sans exigence de contrepartie, et donc sans don ni gratuité. Si vous êtes Grand Public (sans péjoration), vous ne pouvez exiger du logiciel libre ou de la musique qu'ils ne soient qu'une alternative gratuite à d'autres logiciels payants ou à de la musique payante, acquise légalement ou illégalement. Il vous faudra vous même échanger votre savoir, peut-être simplement en diffusant et en parlant de vos découvertes et de votre expérience. Le savoir n'est il pas fait d'expériences ?
Inspiré par ce post et par ce post
Plus qu'inspiré par Michel Serres. Je vous invite à écouter jusqu'au bout cette petite démonstration de philosophie à la portée de tous.






