Le don, la gratuité, l'exigence et le partage
Par Gilles le lundi 1 septembre 2008, 22:52 - Logiciels libres - Lien permanent
Certains l'ont sans doute remarqué, Ubuntu-fr.org rencontre depuis quelques semaines des soucis de performances. Ces problèmes ont été expliqués par l'équipe d'administrateurs (voir ici(en) et ici(fr)) et on peut déjà constater que les choses s'améliorent. Il semble cependant que ce ne soit pas suffisant, ou pas suffisamment rapide pour certains, qui ont des exigences qui peuvent paraitre déplacées, alors que les acteurs du site font leurs meilleurs efforts pour rétablir une situation saine. Ces exigences sont elles légitimes ? Jusqu'où peut on avoir des exigences, et puis je exiger lorsque c'est libre ou gratuit ?
Libre ne veut pas dire gratuit. Il en va de ce principe pour tout ce qui est dit libre, qu'il s'agisse de logiciels ou d'autres créations telles que la musique ou les images. On peut également y ajouter les contributions de tout un chacun, les forums, les pages de documentations, les évènements qui ont trait aux mouvements libres.
Je ne reviendrai pas sur l'écart entre logiciel libre et logiciel gratuit. On peut trouver nombre d'explications, posts sur des blogs ou articles qui expliquent cela très bien. La gratuité est très liée à une certaine volonté de générosité de notre société moderne, mais parfois aussi à des exigences très politiques, par exemple le refus que des biens ou des services soient réservés à des gens qui peuvent se les offrir, tels que les livres, les médicaments, les logiciels.
La gratuité, c'est très compliqué, car il faut bien que quelqu'un paie. Pour penser la gratuité, il faut penser, le don, le bienfait, l'échange. Le bienfait, c'est le don gratuit. La bonne question est : Est ce qu'il y a un don gratuit, c'est à dire, lorsque je te donne quelque chose, est ce que je ne reçois rien en retour ? Si je donne de l'argent, et que je ne reçois rien de matériel en retour, le don parait gratuit. Mais celui qui a donné parait généreux, il parait plus riche, il est parfois écrasant de grandeur. Il se grandit.
Celui qui reçoit bénéficie d'un cadeau, qu'on peut qualifier d'empoisonné, car il reçoit de celui qui donne et devient donc son obligé. Il est diminué. Il y a dans le don celui qui est grandi et celui qui est diminué. La gratuité n'existe donc pas, il n'y a pas de don gratuit. Prenons un exemple. Si j'ai du pain et que vous avez un euro et si vous avez faim, vous allez acheter mon pain avec votre euro. Dnas le premier cas, j'ai du pain et vous un euro, dans le deuxième, j'ai un euro et vous du pain. Cet échange là est de l'équilibre. Il n'y a pas de gratuité du tout dans cet échange, qui n'est que de l'équilibre. Mais si vous avez de la science, ou du savoir, ou de l'information, vous allez me l'enseigner. Et si vous me l'enseignez, alors je la reçois, mais vous la gardez. Dans le cas du pain et de l'euro, nous avons ou pas l'euro ou le pain, mais pas chacun les 2 en même temps. Dans le cas du savoir enseigné ou partagé, nous devenons tous les 2 riches du même savoir.
Les phénomènes de téléchargements illégaux sont très symptomatiques : Ils ont été initialement organisés pour contourner les règles, puis sont presque devenus une règle alors que le discours actuel tend à expliquer qu'il est juste de pouvoir télécharger gratuitement de la musique ou des films, sans contrepartie, soit disant parce que l'accès légal à cette même musique est compliqué, ou trop cher. Il y a peut-être ici une exigence de transformation, qui entre alors dans la catégorie militante. Je ne parle évidemment pas des échanges commerciaux, qu'ils soient légaux (les ventes du bruit martellé par les radios sont elles légitimes ? ) ou illégaux. La musique libre, telle qu'on peut la trouver sur des plateformes comme Jamendo, répond à une exigence différente : L'auteur diffuse sa création sans exigence de retour, l'auditeur reçoit cette création sans exigence de don en retour. Sans exigence ne veut pour autant pas dire qu'il est interdit de donner : L'auditeur peut, s'il le souhaite, faire bénéficier l'auteur de sa générosité, lorsqu'il estime que la création de l'auteur a de la valeur pour lui. L'auteur n'a pas perdu sa création qui lui appartient toujours; d'un point de vue juridique, le droit d'auteur est inaliénable. Il en va de même pour les logiciels libres, quel que soit le niveau de contribution de chacun. L'auteur choisit de diffuser librement sa création, sans pour autant être démi de ses droits d'auteur. L'utilisateur choisit librement de l'utiliser, sans pour autant être démi de son droit d'utiliser autre chose, ni de pouvoir faire bénéficier l'auteur de sa générosité, en soutenant cet auteur financièrement, ou en contribuant à la diffusion de la création originale de l'auteur, par de la documentation, des tests, de la traduction, ou simplement de la copie. L'enrichissement est mutuel, sans exigence ni immédiateté.
Il ne peut donc pas y avoir d'exigence gratuite en matière de logiciels libres, ou de contributions. Soit on cherche quelque chose de gratuit, d'immédiat, sans contrepartie, ce qui semble incohérent : On ne peut exiger sans contrepartie quelque chose d'immédiat, ce qui revient à exiger de manière immédiate un don. Si l'on exige quelque chose d'immédiat, il est nécessaire de s'assurer de sa propre contribution, menant à l'enrichissement mutuel. Cette exigence d'immédiateté ou de disponibilité ne conditionne alors plus la contrepartie.
A offrir on se grandit, à partager on s'enrichit
Si vous êtes administrateurs, modérateurs, trésorier d'association ou tout autre acteur d'un mouvement libre, vous ne pouvez exiger des contributeurs une contrepartie à leur propre exigence. Vous ne pouvez pas non plus donner sans exigence de retour, sauf à chercher la grandeur. Si vous êtes contributeurs, vous ne pouvez exiger des administrateurs ou autres présidents d'association une disponibilité ou une réponse immédiate à vos propres demandes. Il est alors essentiel qu'il y ait partage, sans exigence de contrepartie, et donc sans don ni gratuité. Si vous êtes Grand Public (sans péjoration), vous ne pouvez exiger du logiciel libre ou de la musique qu'ils ne soient qu'une alternative gratuite à d'autres logiciels payants ou à de la musique payante, acquise légalement ou illégalement. Il vous faudra vous même échanger votre savoir, peut-être simplement en diffusant et en parlant de vos découvertes et de votre expérience. Le savoir n'est il pas fait d'expériences ?
Inspiré par ce post et par ce post
Plus qu'inspiré par Michel Serres. Je vous invite à écouter jusqu'au bout cette petite démonstration de philosophie à la portée de tous.







Commentaires
La question n'aura pas une réponse si simple
J'ai toujours aimé la philosophie et le fait de toujours continuer les questions, mais ici se montre le plus gros problème de la philosophie. Quand on continue de théoriser, alors ne reste que les grands théorèmes mais derrière on en oublie la réalité de ce dont on parle. Car tout simplement cette notion de gratuité ou de partage n'existe que par rapport au commercial.
Beaucoup de logiciels libres ne seront que du temps en trop, je ne parle pas de la qualité du logiciel, simplement de personne qui prendront plaisir à en donner à d'autres sur leur temps libre.
Et ce sera la même chose du point de vue de ceux qui restent; ils seront dépendants de l'argent; de l'ego, ou de l'envi de publicité que dirigent leurs promoteurs; car tout professionnel veut un salaire en retour de son travai,!ce qui reste légitime.
Mais un échange égalitaire n'a jamais existé; ce n'est jamais du un pour un; et c'est là l'absurdité de cet article; donner et recevoir ne sont jamais inverse, ce n'est qu' un accord, ni plus ni moins; et qu'on le veuille ou on, la liberté d'un logiciel ne sera qu'une dépendance du commercial; car personne ne travaillerait sans aucun retour d'argent sur un bête logiciel, pour mourir de faim au final; cette personne le fait parce que derrière elle à l'argent, qui lui permet de vivre avec le développement d'un logiciel en plus sans le moindre retour pécunier.
Si quelqu'un crée un objet pour le donner au monde, penseriez vous réellement qu'elle le donnerait gratuitement si elle sait qu'elle manque de nourriture.
Tout résultat attend un retour, mais un :"tu es vraiment génial"; ne pourra jamais être quantifié par rapport à l'auteur d'un logiciel, et au compliments qu'il en attendait, ou au travail qu'il a passé dessus.
Un don n'est jamais équivalent à ce que l'on offre, seul le resenti compte; d'ailleurs pour rester dans l'informatique et l'argent, si l'on en croit la justice américaine, certaines chansons peuvent parfois valoir 5000 dollars.
En bref, la notion même de don ou de gratuité ne seront toujours que subjective, tourné vers soi même et où chacun en aura sa propre définition, et existeront avant tout parce que la personne peut se le permettre, pas par noblesse d'âme.
« [...] car personne ne travaillerait sans aucun retour d'argent sur un bête logiciel, pour mourir de faim au final; cette personne le fait parce que derrière elle à l'argent, qui lui permet de vivre avec le développement d'un logiciel en plus sans le moindre retour pécunier.
Si quelqu'un crée un objet pour le donner au monde, penseriez vous réellement qu'elle le donnerait gratuitement si elle sait qu'elle manque de nourriture. »
Les pauvres, ils vont être déçus de savoir qu'ils ne sont pas payés à Canonical. Tu as oublié qu'avec le Logiciel Libre, on peut faire de l'argent : cela s'appelle le service. C'est ce que fait Canonical, Novell, RedHat. Si l'on parle maintenant des contributeurs, oui, ils le font sur leur temps libre, mais ils ont un travail à côté. Peut-être totalement différent (et ?), ou peut-être dans le monde informatique (peut-être celui du Libre ?). Dans tous les cas, je ne vois pas où est le problème. Que cela soit fait professionnellement, ou sur le temps libre de chacun, le logiciel Libre est souvent de bonne facture : regarde des distributions qui n'ont aucune entrée d'argent directe, et qui ont réussi : Debian, Gentoo, Slackware, ArchLinux, et plus globalement les *BSD.
Petit oubli : les distributions citées plus haut comme n'ayant pas d'entrée directe d'argent n'ont aucun employé à plein temps, contrairement à Ubuntu, RedHat, ou SuSE (je ne parle ici ni de Fedora, ni d'openSuSE). Par corrélation, aucun des contributeurs ne gagnent de l'argent par leur action au sein de ce système de contribution. Et pourtant… On retrouve du Debian, du Gentoo etc. dans pas mal de serveur du monde professionnel. Monde professionnel ? Hmm… On en revient donc au début de la réflexion.
juste un petit mot :
merci et bravo pour votre boulot !
Super super Super.
Merci beaucoup
Un petit truc : "il faut bien que quelqu'un paye"
Si on prend l'habitude de tous donner, le monde devient gratuit.
C'est con, utopiste, communiste, mais je crois que c'est vrais.
En tout cas, "l'habitude de donner", pour moi ca commence par l'open-source !
Votre situation est délicate, mais je la comprends très bien. Je serais d'ailleurs sûrement confronté au même problème, pour mon projet, dans les années à venir. Cependant, il ne faut pas laisser les personnes qui ne comprenne pas que l'on ne peut exiger des choses d'un service gratuit vous importuner.
Cependant, vous ne devez pas avoir peur de demander explicitement à vos membres de l'aide dans cette phase difficile. Le nom de votre site est peut-être ubuntu-fr, mais vous ne disposez pas de subventions de Canonical pour le faire tourner ; il faut donc un investisseur, et qui mieux que l'utilisateur lui-même peut venir en aide à ce site ?
Ne craigniez pas de demander des dons de façon plus visible sur le site en cette période difficile.
Bel article !
L'équation travail=salaire=statut social a la vie dure ; elle est bien ancrée dans nos subconscients...
Il faut essayer de penser les termes de l'échange autrement que financiers. Il faut absolument se défaire de l'idée que les contrats entre individus, groupes ou entités sont nécessairement commerciaux.
Donner de son temps au logiciel libre peut paraître au premier abord un acte purement altruiste dont on ne tire qu'une satisfaction morale. Mais c'est loin d'être uniquement cela.
Le développeur qui créée ou participe à un logiciel libre en tire bien d'autres avantages :
- accroissement de ses compétences et connaissances ;
- démonstration de son savoir-faire (très apprécié par un employeur potentiel) ;
- production de quelque chose qui n'est pas figé, ni limité par une pensée unique, mais qui sera continuellement amélioré et enrichi par les apports externes ;
- les outils qu'il produit ou auquel il donne sa contribution sont aussi souvent ceux qu'il utilise dans son environnement professionnel ;
- et bien d'autres choses qu'il peut tirer de son travail.
On pourrait dire presque la même chose pour ceux qui traduisent documentent, assistent les autres utilisateurs, etc.
La gratuité n'est pas subjective. C'est un fait objectif : on dispose de quelque chose sans contre-partie financière. Ce qui est subjectif ce sont les termes d'un échange, c'est le contrat social. Et rien n'est plus subjectif qu'un échange pécuniaire dès lors qu'il ne s'agit plus de bien matériels. Combien vaut une ligne de code ? Combien vaut une idée ?
PS: tiens l'auteur de ce blog a décider de bannir la pub (et je l'en félicite) et pourtant il paye probablement son nom de domaine et son hébergement. Alors quel bénéfice pour lui ? Quel avantage en tire-t-il ?
Peut être, concernant le téléchargement "illégal", qu'il existe justement parce qu'une frange de la population considère que la culture comme "les livres, les médicaments, les logiciels" ne doit pas être accessible uniquement qu'à des "gens qui peuvent se les offrir".
En d'autres mots que la culture n'a pas à se soumettre à l'économie de marché et que son accessibilité ne devrait pas être proportionnelle au remplissage du compte en banque.
Le problème n'est pas dans la justification des téléchargements illégaux, mais dans leur crimininalisation systématique.
En effet les citoyens ne sont pas, a mon avis, farouches défenseurs d'une gratuité totale, mais plutôt d'une participation juste aux frais d'édition des œuvres.
Comme aurait put l'être la licence globale.
La politique de la Droite au gouvernement est, malheureusement, de muter le Droit d'auteur français en Copyright à l'américaine ( les lois actuelles transposent des directives européennes qui elles même transposent des dispositions de l'OMC et de l'INPI à dominance étasunienne).
Il est alors difficile d'imaginer des moyens de production et de distribution d'oeuvres dans un cadre peu ou pas lucratif ou pour dire les choses telles qu'elles sont non capitalistes, alors même que la technologie/l'écologie/le social convergent et exigeraient que cela soit possible.
Ouch quel orthographe j'ai appuyé sur répondre avant de relire.
Sincèrement désolé.
Tenshu en lutte pour la République Sociale.
@tenshu : Corrigé (j'espère ne pas en avoir oublié)
@Bruno : une explication concernant l'absence de pub sur ce site.
C'est un choix que je fais. Au delà de la publicité, je trouve que nous sommes en permanence abrutis de "messages à caractère informatif", qu'ils soient commerciaux (comme la pub), politiques ou autres. Ce modeste blog participe involontairement également de ce mouvement, même si ce n'est pas son objectif. En ne mettant pas de publicité et en revendiquant ouvertement cette option, j'espère amortir quelque peu l'impact des messages, et plutôt favoriser la réflexion, au détriment assumé du lavage de cerveau. Evidemment, toutes les publications du blog ne sont pas aussi innocentes les unes que les autres, et je me permets d'exposer publiquement mon opinion, comme c'est le cas dans ce billet.
Pour compléter l'explication, effectivement, je paie un nom de domaine et un hébergement. Je considère ce blog comme un loisir (militant certes), et mes sources professionnelles de revenus me permettent de largement vivre et faire vivre ma petite famille. Je n'ai donc besoin d'aucune autre source de revenus.
Enfin, je considère également qu'il s'agit d'une contribution au mouvement libre, que chacun peut valoriser selon sa propre échelle de valeurs. Un technicien y trouvera peut-être moins de valeur qu'un enseignant (sans aucun aspect péjoratif pour l'un ou l'autre). Comme je préfère l'enrichissement mutuel, je ne souhaite pas y associer un échange de valeurs pécunières, dont je n'ai aucun besoin (heureux sois-je).
Pour les avantages, je considère que le simple échange que je peux avoir est suffisamment enrichissant. Je n'en attends rien d'autre. Alors, gratuit ? A voir...
voilà pour les explications
Kanoba14
"Donner et recevoir ne sont jamais inverse, ce n'est qu' un accord, ni plus ni moins; et qu'on le veuille ou on, la liberté d'un logiciel ne sera qu'une dépendance du commercial; car personne ne travaillerait sans aucun retour d'argent sur un bête logiciel, pour mourir de faim au final; cette personne le fait parce que derrière elle à l'argent, qui lui permet de vivre avec le développement d'un logiciel en plus sans le moindre retour pécunier."
Tout investissement personnel, quel qu'en soit sa nature, est rémunéré d'une manière ou d'une autre, mis à part s'il n'intéresse personne. Sa rémunération peut être pécuniaire ou social. S'investir dans un projet libre peut aussi conduire à des opportunités professionnelles. En cela, il y a une très forte compatibilité entre le monde de l'entreprise et du libre. On sait tous où et comment google déniche leurs programmeurs après tout.
Zobi a écrit
"C'est con, utopiste, communiste, mais je crois que c'est vrais."
Il n'y a absolument rien de communiste dans le fait d'être généreux. Déposséder les plus riches par la force pour annihiler les inégalités sociales n'est pas une preuve de générosité. La vraie générosité est dans le don voulu par l'individu et non dans la coercition qui émane de la collectivité.
Sinon, bravo à l'auteur pour ce très bon article
Sur le sujet du don, voyez également les travaux de la revue du MAUSS avec notamment Alain Caillé ou Jacques Godbout (son excellent livre "Le don, la dette, l'identité" est disponible en intégralité et... gratuitement ^^ , à l'adresse suivante : http://classiques.uqac.ca/contempor... )
En complément on attribue à Thomas Jefferson la phrase :
"Celui qui reçoit une idée de moi reçoit un savoir sans diminuer le mien, tout comme celui qui allume sa bougie à la mienne reçoit la lumière sans me plonger dans la pénombre".
Antonin brosse un tableau sombre du communisme, la "coercition de la collectivité" comme il y va! La collectivisation des moyens de production n'a/n'est pas toujours envisagé par le communisme par une "dépossession".
Il faut cesser de voir le communisme comme un mal absolu, le "libéralisme" proclamé par nos états ont bien plus dépossédé les peuples au fil des temps que le communisme à pu le faire.
je suis ravi de devenir membre